Esclavage, colonisation, racisme : sommes-nous encore dans le déni ?

Nous avons changé les lois et les discours, mais avons-nous vraiment touché aux fondations ?

snooze
8 min ⋅ 05/02/2026

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C’est au cours d’un dîner il y a quelques semaines que j’ai eu l’idée de cet épisode.

Alors qu’on parlait de tout autre chose, mon voisin a lâché :

Je pense que c’est important d’avoir un point de vue équilibré. Si on prend l’exemple de la colonisation, avoir un point de vue équilibré, c’est déplorer les effets négatifs mais aussi reconnaître qu’il y a eu des effets positifs.”

C’est un discours encore assez courant.

En 2005, la loi française a failli graver dans le marbre ce "rôle positif" de la présence française dans les colonies.

En 2017, alors que le candidat Emmanuel Macron provoquait un tollé en qualifiant la colonisation de "crime contre l’humanité", un sondage révélait que seuls 51 % des Français partageaient cet avis.

Plus récemment encore, Édouard Philippe refusait, quant à lui, d'utiliser le mot "crime". »

Nous aimons nous raconter que l’esclavage et la colonisation sont des dossiers classés, des chapitres définitivement clos par des décrets d’abolition, des traités et des déclarations d’indépendance.

Idem pour le racisme : depuis la finale de la Coupe du Monde 98, il ne subsisterait que sous la forme d’un comportement individuel déviant (le fameux “tonton raciste”).

Mais alors :

Peut-on réellement croire qu’un système qui a hiérarchisé l’humanité pendant quatre siècles s’évapore par la simple signature d’un traité ? Et si le racisme n’était pas l’origine de ces systèmes, mais leur produit ? Leur résidu toxique ?

1471 : Le basculement vers la société esclavagiste

Pour comprendre, il faut remonter avant 1492. Tout bascule en 1471, sur l’île de São Tomé.

Évidemment, l’esclavage existait avant cette date. Dans l’antiquité, la plupart des sociétés pouvaient être qualifiées de “sociétés à esclaves” : les esclaves participaient au travail professionnel et domestique mais ils n’étaient pas la force de travail principale de l’économie.

Le roi João II du Portugal, qui désirait faire de cette île une escale importante pour les portugais, y déporta deux mille enfants juifs âgés de 2 à 14 ans dans le but de créer une « race de métis » soi-disant biologiquement plus adaptée au climat et intellectuellement soumise à la gestion européenne.

C'est là que les portugais vont inventer le prototype de la plantation sucrière : non plus une ferme mais une usine à ciel ouvert exploitant des centaines d’esclaves.

Ancienne plantation à Sao Tomé-et-Principe, en mai 2019. ALEXIS HUGUET / AFPAncienne plantation à Sao Tomé-et-Principe, en mai 2019. ALEXIS HUGUET / AFP

Le modèle est si rentable que l'île produit bientôt 80 % du sucre mondial.

Le modèle des plantations va se répandre et traverser l’Atlantique.

1492 : L’effondrement démographique et la justification du vol des terres

Dès son deuxième voyage, Colomb introduit la canne à sucre en Haïti.

La production explose atteignant 1000 tonnes dès 1570 mais le coût humain est terrifiant.

D’un million à l’arrivée de Christophe Colomb, l’île ne compte plus qu’une centaine d’individus en 1570.

Même constat sur l’ensemble du continent.

En un peu moins d’un siècle, les dernières estimations font état de 56 millions de morts soit 10% de la population mondiale de l’époque et 90% de la population amérindienne.

Dès l'arrivée de Colomb, les autochtones sont réduits en esclavage. (…) l'historiographie récente réévalue le rôle du « choc microbien » dans la disparition des populations indigènes pour préciser que c'est avant tout la mise au travail forcé dans les mines et la brutalité de la coercition qui, rendant les organismes vulnérables aux pathogènes, ont provoqué leur mort en masse

Sylvie Laurent, Capital et race (2024)

Ce qui aurait pu n’être qu’un « échange », un vaste transfert biologique de plantes et d’animaux, s’est transformé en un massacre.

Une formule résume bien cette tragédie :

“Colomb n’a pas découvert l’Amérique, il a recouvert l’Amérique.”

Pour justifier ce vol, l'Europe forge le lien entre capital et race.

John Locke, philosophe des Lumières, théorise que la terre des « sauvages » est gâchée car non exploitée commercialement. S'approprier la terre devient alors un impératif moral et productiviste :

Celui à qui on a laissé autant de bonne terre qu’il en peut cultiver (...) ne doit point troubler un autre dans une possession qu’il cultive à la sueur de son visage. (…) Les Américains sont très-riches en terres (...) cependant, faute de travail et de soin, ils n’en retirent pas la centième partie des commodités que nous retirons de nos terres. (…) Celui qui a labouré, semé, cultivé un certain nombre d’arpens de terre, a véritablement acquis, par ce moyen, un droit de propriété sur ses arpens de terre, auxquels nul autre ne peut rien prétendre, et qu’il ne peut lui ôter sans injustice.

John Locke, Second Traité du gouvernement civil (1689)

L’impact économique : l’enrichissement de l’Europe et le déclin de l’Afrique

Dans son étude, The long-term effects of Africa’s slave trade, l’économiste Nathan Nunn a prouvé que les régions d'Afrique les plus pauvres aujourd'hui sont celles qui ont subi le plus de déportations.

Ses modélisations justifient 72% de l’écart de revenu moyen par habitant entre l’Afrique subsaharienne et le reste du monde (1 834$ vs. 8 809$ ) par la saignée démographique de l’esclavage.

Mais ce dont on parle moins, c’est l’impact de l’esclavage sur le développement économique de l’Europe.

L’historien Kenneth Pomeranz parlait d’« hectares fantômes » à propos de ces terres américaines exploitées avec des esclaves africains et qui venaient augmenter et agrandir les ressources disponibles de l’Europe.

Une étude plus récente a montré que l’augmentation de la richesse provenant de l’esclavage avait entraîné, en Angleterre, une baisse de l’emploi agricole, une hausse de l’emploi dans l’industrie, une multiplication des filatures de coton et une augmentation de la valeur des biens immobiliers :

En quantifiant notre modèle, nous constatons que la richesse issue de l’esclavage augmente le revenu agrégé de l’équivalent d’environ une décennie de croissance économique, et accroît le revenu local dans les régions les plus impliquées dans l’esclavage de plus de 40 %.

Heblich, Redding, Voth, Slavery and the British Industrial Revolution (2023)

La révolution industrielle, qui a débuté dans le textile aurait-elle pu avoir lieu sans l’énergie musculaire de plus d’un million d’esclaves dans les champs de coton américains ?

Peut-être, mais le système esclavagiste, en fournissant des capitaux et des matières premières bon marché, a certainement permis à l’Occident de changer d’échelle.

L’organisation de la dépendance économique et culturelle

Si l’esclavage a permis l’accumulation primitive du capital, la colonisation va permettre son expansion territoriale. L’Europe ne veut plus seulement des marchandises, elle veut le sol.

Le coup d’envoi officiel est donné lors de la conférence de Berlin en 1885.

Une quinzaine de pays occidentaux se partagent l’Afrique. Aucun représentant africain n’a été invité.Une quinzaine de pays occidentaux se partagent l’Afrique. Aucun représentant africain n’a été invité.

Cet événement est le point de départ de la colonisation de l’Afrique.

Mais qu’est-ce que la colonisation ?

« Qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance (...). Le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force. »
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950)

Coloniser, c’est mettre en place un système de dépossession totale. Une emprise qui s’exerce sur la terre, sur les corps et sur les esprits.

La justification morale est toujours la même : la terre n’appartient à personne. En 1879, Victor Hugo lui-même lance cet appel hallucinant :

« Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. (...) Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez ! »
Victor Hugo, Discours sur l’Afrique (1879)

Mais une fois la terre prise, comment forcer des peuples autonomes, qui vivent de leur terre et de leur bétail, à travailler pour les colons ?

Prenons l’exemple des Kikuyus au Kenya.

Avant l’arrivée des colons, ces populations vivent en lien direct avec leur environnement, tirant leur subsistance de la terre et du bétail.

Pour le colonisateur, cette autonomie est un obstacle. Il faut fabriquer de la pauvreté pour créer de la main-d’œuvre.

Ils commencent par confisquer les meilleures terres et instaurer l’impôt.

“En 1920 puis en 1921, le gouverneur augmente l’impôt par tête afin d’amener les Kikuyu, ainsi contraints de trouver de quoi le payer, à s’engager comme salariés agricoles auprès des colons. Mais lorsque, en 1921, ces derniers décident de diminuer d’un tiers le salaire des ouvriers, la colère explose.”
Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine (2014)

Pour terminer, les colonisateurs réécrivent l’histoire du pays qu’ils ont envahi pour vanter le progrès, la civilisation etc.

Comme l’écrit Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre, le colon s’approprie non seulement l’espace, mais le temps :

« Le colon fait l’histoire. Sa vie est une épopée, une odyssée. (…) Et parce qu’il se réfère constamment à l’histoire de sa métropole, il indique en clair qu’il est ici le prolongement de cette métropole. L’histoire qu’il écrit n’est donc pas l’histoire du pays qu’il dépouille mais l’histoire de sa nation en ce qu’elle écume, viole et affame.»
Frantz Fanon, Les damnés de la terre (1961)

Sur le terrain, l’école coloniale (et l’Église) travaillent pour faciliter l’adaptation des populations locales à ce nouveau système.

Il ne s’agit pas d’instruire les peuples colonisés mais de leur apprendre les bases pour qu’ils puissent être utiles.

Savez-vous par exemple que le fameux « parler petit-nègre » n’est pas une défaillance des Africains, mais une invention de l’armée coloniale ?

« Comment voudrait-on qu’un Noir, dont la langue est d’une simplicité rudimentaire et d’une logique presque toujours absolue, assimile rapidement un idiome aussi raffiné et illogique que le nôtre Si nous voulons nous faire comprendre vite et bien, il nous faut parler aux Noirs en nous mettant à leur portée, c’est-à-dire leur parler petit-nègre. »
Maurice Delafosse, administrateur colonial (1904)

Alors quand vous entendez que la colonisation a « apporté l’école » ou « donné du travail » aux populations locales, il faut traduire : elle a détruit des structures sociales autonomes pour les soumettre aux besoins de sa propre économie.

On n’a pas construit des écoles pour émanciper les esprits, mais pour former les auxiliaires nécessaires à l’administration coloniale, tout en dénigrant les savoirs locaux.

Tintin au Congo, 1930Tintin au Congo, 1930

Avant cette intrusion, ces sociétés vivaient de façon autonome, selon leurs propres règles et leurs propres rythmes.

Après, elles se sont retrouvées piégées dans un jeu économique dont les règles étaient truquées pour garantir, hier comme aujourd’hui, que nous soyons les dominants et eux les dominés.

La violence comme mode de gestion : des colonies aux totalitarismes

L’histoire coloniale est d’ailleurs pavée de crimes de masse. Quelques exemples parmi d’autres :

Ces crimes n’étaient pas des “bavures” isolées. Ils étaient le mode opératoire structurel du maintien de l’ordre colonial.

Mais ce message passe mal. En février 2024, Jean-Michel Apathie a été suspendu de l’antenne de RTL pour avoir déclaré :

« Chaque année, en France, on commémore ce qui s'est passé à Oradour-sur-Glane, c'est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu'on en a conscience ? »

On l’a accusé de comparer l’armée française aux nazis. Mais ce sont les nazis qui se sont comportés comme les armées coloniales et non l’inverse que ce soit en Algérie, en Namibie ou ailleurs.

Dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire explique que ce que l’Occident ne pardonne pas à Hitler, c’est d’avoir appliqué en Europe des méthodes jusque-là réservées aux colonies :

« Au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, (...) c’est d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950)

Les colonies ont servi de laboratoire : la “race” y devient un principe de gestion administrative et la bureaucratie un pouvoir de vie et de mort hors de tout cadre légal.

La construction politique de la race et ses conséquences actuelles

Alors, est-ce que tout ça, c’est du passé ?

On aime penser que l’abolition de l’esclavage et les indépendances ont remis les compteurs à zéro.

D’abord, c'est oublier un peu vite que la domination ne s'est pas évaporée : elle a souvent muté, prenant des formes économiques ou privées qui perdurent aujourd'hui.

Mais surtout, l’histoire a laissé une trace indélébile : la hiérarchie raciale.

Pour la comprendre, il faut d’abord déconstruire une idée reçue : la “race” biologique n’existe pas, mais la “race” sociale oui. Un Espagnol et un Suédois n’ont pas la même peau, pourtant ils sont tous deux socialement classés comme « Blancs ».

Au Rwanda, Hutus et Tutsis partageaient la même couleur de peau. C’est l’administration coloniale belge qui a inventé deux “races” distinctes en mesurant la largeur des nez pour mieux diviser.

Pendant la Shoah, les victimes juives étaient physiquement indiscernables des autres Européens. Pourtant, le nazisme les a construites comme une race inférieure pour les exterminer.

La couleur de peau n’a pas plus d’importance que la couleur des yeux ou des cheveux. Personne ne songerait à bâtir un système politique en séparant les blonds des bruns.

Si « être blanc » a un sens aujourd’hui, ce n’est pas biologique, c’est politique. La couleur de peau est une caractéristique banale qui a été politisée par l'histoire pour devenir un marqueur de privilège.

Et ces privilèges n’ont pas disparu.

« Le privilège blanc ne veut pas dire que votre vie n'a pas été difficile, mais que la perception de votre couleur de peau n'est pas l'une des choses qui la rendent encore plus difficile.»
Estelle Depris, Mécanique du privilège blanc (2024)

C’est un privilège “en creux”, une absence d’obstacles (trouver un appart facilement, être mieux pris en charge aux urgences, ne pas être contrôlé par la police…), être bénéficiaire du « contrat racial » :

« Tous les Blancs sont bénéficiaires du contrat, bien que certains d’entre eux n’en soient pas signataires.»
Charles W. Mills, Le Contrat Racial (1997)

Face à ce constat, la tentation est grande de dire : « Moi, je ne vois pas les couleurs, je ne vois que des humains. » C’est ce qu’on appelle colorblindness.

L’intention est souvent noble mais refuser de voir la race, c’est refuser de voir les discriminations qui vont avec.

Ignorer la race ne la fait pas disparaître. Cela rend simplement invisibles les expériences de ceux qui la subissent.

Alors, pourquoi ? Pourquoi 91 % des personnes noires se disent-elles discriminées ? Pourquoi un jeune homme noir a-t-il 20 fois plus de risques d’être contrôlé ?

Parce que nous n’avons pas tourné la page.

L’esclavage a fourni la richesse initiale de l'Occident. La colonisation a imposé sa domination politique au reste du monde. Et aujourd’hui, le racisme systémique est la trace vivante de cette histoire : il perpétue les inégalités nées il y a plusieurs siècles.

Reconnaître que notre société est construite sur ces bases n’est pas une accusation morale individuelle.

Cela ne veut pas dire que tous les blancs sont racistes, cela veut dire que tous les blancs bénéficient d’un racisme systémique.

Alors pour démanteler ce système, la première étape est probablement d’arrêter de faire semblant qu’il n’existe pas.

snooze

Par Romain David

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